Dans les montagnes de Mokhotlong, au Lesotho, l’inauguration du pont Senqu par Cyril Ramaphosa et le roi Letsie III marque bien plus qu’une avancée en matière de connectivité. Entre le Lesotho et l’Afrique du Sud, cet ouvrage s’inscrit au cœur d’une stratégie de diplomatie de l’eau où les infrastructures accompagnent la gestion partagée d’une ressource vitale.
À la croisée des enjeux de mobilité et d’intégration régionale, l’Afrique australe poursuit ses investissements dans des infrastructures stratégiques. Le pont Senqu, d’un coût estimé à 2,4 milliards de rands, soit environ 146,7 millions de dollars, illustre cette dynamique. Construit dans une région enclavée au relief contraignant, il vise à assurer la continuité territoriale entre les deux pays, tout en accompagnant un projet hydraulique d’envergure.

Un maillon clé du projet hydrique régional
Long de 825 mètres et culminant à 90 mètres au-dessus de la vallée de la rivière Senqu, l’ouvrage est le plus imposant des trois ponts destinés à franchir le futur réservoir de Polihali. Il remplacera une infrastructure existante appelée à être submergée lors de la mise en eau du barrage, garantissant ainsi la continuité du trafic sur l’axe stratégique reliant Mokhotlong à Maseru via la route A1. Au-delà de la mobilité, il devrait améliorer l’accès aux services de base et stimuler de nouvelles opportunités économiques dans cette zone isolée.
Mais c’est surtout dans son articulation avec le Lesotho Highlands Water Project que le pont prend toute sa dimension géopolitique. Lancé dans le cadre du traité bilatéral de 1986 et renforcé par un accord en 2011, ce programme est l’un des exemples les plus aboutis de coopération hydrique transfrontalière. Il repose sur un principe central de l’hydrodiplomatie, transformer une ressource partagée en levier de coopération durable.

Une coopération hydrique fondée sur l’interdépendance
Grâce à ce dispositif, l’Afrique du Sud sécurise une partie de son approvisionnement en eau, tandis que le Lesotho bénéficie de revenus issus des transferts hydriques et du développement de son potentiel hydroélectrique. La phase II du projet, dont le pont Senqu est une composante clé, permettra d’augmenter les volumes transférés de 780 millions à 1,27 milliard de mètres cubes par an. Elle s’accompagne également de la construction du barrage de Polihali et d’un tunnel de 38 kilomètres reliant ce dernier au réservoir de Katse.
Le financement du pont illustre également cette interdépendance, l’Afrique du Sud ayant pris en charge environ 86 % des coûts. Ce partage des investissements reflète une logique de coopération pragmatique, où les bénéfices économiques et hydriques sont étroitement imbriqués.
Un symbole d’intégration et de résilience régionale
Au-delà de ses caractéristiques techniques, structure extradossée, piles partiellement submersibles et construction en lançage incrémental, le pont Senqu incarne une approche intégrée du développement. Il témoigne de la manière dont les infrastructures de transport peuvent soutenir la gouvernance de l’eau, en limitant les impacts sociaux des grands aménagements hydrauliques et en renforçant la cohésion territoriale.
Dans une région où les ressources en eau sont inégalement réparties, ce projet illustre le rôle croissant de la diplomatie de l’eau comme outil de stabilité et d’intégration. Le pont Senqu devient ainsi un symbole concret d’une coopération réussie, où l’ingénierie et la politique se rejoignent pour transformer une contrainte naturelle en opportunité partagée.



