Le secteur privé africain,« angle mort de la diplomatie de l’eau », selon Khadija Sall , fondatrice de Waterleaf

Alors que l’Afrique cherche à accélérer les investissements dans l’eau, l’assainissement et l’hygiène, une question reste encore largement absente des grandes discussions continentales : quelle place pour les entreprises africaines dans la mise en œuvre et la gouvernance de ces investissements ?

Pour Khadija Sall, fondatrice et directrice générale de Waterleaf SAS, opérateur privé sénégalais spécialisé dans l’ingénierie hydraulique et l’assainissement, cette question est devenue incontournable. Participante au Africa Water and Sanitation Systems Leadership Symposium 2026, organisé à Kigali du 17 au 21 août, elle revient de cette rencontre avec un constat qu’elle juge préoccupant : malgré l’importance des ressources financières mobilisées pour le secteur WASH en Afrique, le secteur privé africain demeure largement absent des mécanismes qui définissent les priorités, orientent les financements et déterminent l’accès aux marchés.« Le continent ne donne pas au secteur privé africain les moyens de peser. Nous sommes présents dans l’exécution, mais absents des enceintes qui décident », déplore Khadija Sall.

À Kigali, les ambitions financières se heurtent à une réalité du marché

Le Africa Water and Sanitation Systems Leadership Symposium 2026 a réuni au Kigali Convention Centre plusieurs des principales institutions africaines et internationales engagées dans le secteur de l’eau et de l’assainissement, notamment le Conseil des ministres africains chargés de l’Eau (AMCOW), la Banque africaine de développement, AUDA-NEPAD, la Banque mondiale, ainsi que des représentants de nombreux ministères africains chargés de l’eau et de l’assainissement.

Les travaux, qui se sont achevés le 20 août avec l’adoption du Kigali Communiqué, ont notamment mis en évidence l’ampleur des besoins et des engagements financiers nécessaires pour accélérer l’accès aux services d’eau et d’assainissement sur le continent.

Mais pour Khadija Sall, le véritable enjeu ne réside pas uniquement dans le montant des financements annoncés. Il se trouve également dans la manière dont ces ressources seront transformées en projets, en marchés et en opportunités économiques pour les acteurs africains.

Selon elle, le secteur privé africain reste trop souvent cantonné au rôle d’exécutant, alors même que les mécanismes mis en place aujourd’hui détermineront les conditions d’accès aux marchés de demain.

Des appels d’offres qui excluent de fait les entreprises africaines

L’un des principaux obstacles réside, selon la dirigeante sénégalaise, dans la conception des appels d’offres internationaux. Les exigences relatives aux références techniques, à la capacité financière ou encore à la taille des entreprises correspondent souvent aux capacités de grands groupes internationaux, mais restent difficiles à satisfaire pour de nombreuses entreprises africaines.

Cette situation crée un paradoxe : les entreprises africaines disposent d’une connaissance fine des réalités locales et participent concrètement à la réalisation des infrastructures, mais elles peinent à accéder directement aux marchés les plus importants.

« À la fin de la journée, ce sont les entreprises africaines qui exécutent les travaux. La question, c’est pourquoi on ne leur permet pas de les gagner », souligne Khadija Sall.

Pour elle, le problème ne relève donc pas d’un manque de compétences africaines, mais d’un environnement économique et institutionnel qui ne permet pas suffisamment à ces compétences de se transformer en entreprises capables de devenir des opérateurs de référence à l’échelle continentale.

La sous-traitance, un plafond pour la croissance africaine

Cette situation se traduit par une forte dépendance à la sous-traitance. Des entreprises africaines peuvent réaliser une part importante d’un projet sans pour autant en être les titulaires principaux.

À long terme, cette position limite leur capacité à accumuler des références commerciales, à renforcer leur surface financière et à développer leur propre portefeuille de projets.

Elle contribue également à une fuite d’une partie de la valeur créée hors du continent. Alors que des milliards de dollars sont nécessaires pour répondre aux besoins en infrastructures hydrauliques et sanitaires de l’Afrique, une partie de ces ressources pourrait davantage contribuer à la création d’emplois, au développement industriel et à l’investissement local si les entreprises africaines étaient mieux positionnées dans les chaînes de valeur.

« Le contenu local » peut-il changer la donne ?

Pour sortir de cette situation, Khadija Sall défend une piste inspirée d’un autre secteur stratégique du continent : l’industrie minière.

Plusieurs pays africains ont progressivement introduit des mécanismes de contenu local destinés à favoriser la participation des entreprises nationales aux activités liées à l’exploitation des ressources naturelles. Pour la dirigeante de Waterleaf, un principe similaire pourrait être adapté au secteur de l’eau et de l’assainissement.

« Ce que fait le code minier depuis des années dans plusieurs pays africains, nous pouvons le faire pour l’eau et l’assainissement. Le contenu local n’est pas une utopie, c’est un précédent. »

L’idée ne serait pas simplement de réserver des marchés aux entreprises africaines, mais de construire un véritable écosystème permettant leur montée en compétences, leur accès au financement, leur professionnalisation et leur développement à l’échelle régionale et continentale.

Professionnaliser le secteur pour renforcer sa crédibilité

La question de la crédibilité du secteur privé africain constitue également un enjeu majeur. Pour Khadija Sall, l’absence d’un cadre professionnel commun permettant d’identifier les entreprises disposant des compétences, des références et des standards nécessaires fragilise l’ensemble du secteur.

Une défaillance individuelle peut ainsi affecter la perception de tout un marché.

« À cause de la défaillance d’une entreprise, c’est l’image de tout le secteur privé africain qui est entachée. Il nous faut un cadre commun pour distinguer les acteurs sérieux », estime-t-elle.

La mise en place de mécanismes de certification, d’harmonisation des normes et de reconnaissance des compétences pourrait, selon elle, contribuer à instaurer davantage de confiance entre les États, les bailleurs, les institutions financières et les entreprises africaines.

Une ingénieure engagée dans la structuration du secteur

Fondatrice et directrice générale de Waterleaf SAS, Khadija Sall est ingénieure diplômée de l’École Polytechnique d’ingénierie de Montpellier. Elle dispose également d’une expérience internationale acquise notamment au SIAAP à Paris, l’un des principaux acteurs européens de l’assainissement, où elle a notamment contribué à la rédaction d’un manuel d’autosurveillance.

Elle participe par ailleurs aux travaux du Comité technique d’harmonisation de la CEDEAO THC07 consacré à l’eau et à l’assainissement, ainsi qu’au comité technique de l’Association sénégalaise de normalisation chargé notamment de la révision de normes ISO relatives à l’eau et à l’assainissement.

À travers Waterleaf SAS, entreprise basée à Dakar, elle intervient dans l’ingénierie hydraulique, l’assainissement et le BTP. Sa filiale SOKKEL est spécialisée dans la construction modulaire, avec notamment le projet partenarial Classou Dibor, développé avec le cabinet Lamtoro Architecture autour de modules scolaires préfabriqués.À l’approche de son dixième anniversaire en 2027, Waterleaf entend également poursuivre son développement au Sénégal et préparer une expansion sous-régionale.

Repenser la diplomatie de l’eau à partir de la création de valeur

Le message porté par Khadija Sall depuis Kigali dépasse ainsi la seule question des marchés publics. Il pose une question plus large sur la manière dont l’Afrique conçoit sa diplomatie de l’eau.

La sécurité hydrique du continent dépend certes des financements, des infrastructures, des politiques publiques et de la coopération entre les États. Mais elle dépend également de la capacité de l’Afrique à développer ses propres entreprises, ses compétences et ses chaînes de valeur dans le secteur de l’eau.

À l’heure où les investissements dans le WASH prennent une nouvelle dimension, la question n’est donc plus seulement de savoir combien l’Afrique doit investir dans l’eau, mais aussi qui doit construire, gérer, innover et créer de la valeur autour de ces investissements.

Pour Khadija Sall, la réponse passe par une implication beaucoup plus forte du secteur privé africain dans les espaces de décision.

Car si les entreprises africaines restent cantonnées à l’exécution des projets sans pouvoir accéder pleinement aux marchés, l’Afrique risque de financer son développement hydraulique sans construire suffisamment son propre écosystème économique de l’eau. C’est peut-être là, précisément, que se trouve aujourd’hui l’un des angles morts de la diplomatie africaine de l’eau.

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