Sécheresse persistante, nappes phréatiques surexploitées, pollution, hausse de la demande et coûts énergétiques croissants : la Tunisie fait face à une équation hydrique de plus en plus complexe. Le gouvernement veut désormais accélérer les réformes et diversifier les ressources pour renforcer la sécurité hydrique du pays.
En Tunisie, l’eau s’impose plus que jamais comme une question stratégique. Face aux effets du changement climatique et à la répétition des épisodes de sécheresse, les autorités veulent revoir en profondeur la manière dont les ressources hydriques sont mobilisées, distribuées et utilisées.
Lors d’un atelier national consacré au Rapport national du secteur de l’eau pour l’année 2025, le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Ezzeddine Ben Cheikh, a appelé à renforcer la gouvernance du secteur, à optimiser la gestion des ressources et à accélérer les réformes.
L’objectif est désormais clair : passer d’une gestion de la pénurie à une véritable stratégie de sécurité hydrique. Une ressource sous pression sur plusieurs fronts
La Tunisie doit composer avec plusieurs contraintes simultanées.
La surexploitation des nappes phréatiques constitue l’une des principales préoccupations. À cela s’ajoutent la pollution des ressources en eau, une valorisation encore insuffisante de l’eau dans l’agriculture, la sous-utilisation des eaux usées traitées et l’augmentation des coûts de l’énergie nécessaires à la mobilisation et à la distribution de l’eau.
Cette situation illustre une difficulté majeure pour de nombreux pays méditerranéens et africains : la demande en eau augmente alors que les ressources disponibles deviennent plus incertaines sous l’effet du changement climatique.
Pour la Tunisie, la question n’est donc plus seulement de produire ou de mobiliser davantage d’eau. Elle consiste également à déterminer comment mieux répartir une ressource devenue stratégique entre les différents usages et territoires.
Diversifier les ressources pour réduire la dépendance
Face à cette pression, les autorités tunisiennes misent sur la diversification.
Le ministère prévoit notamment d’accélérer les réformes législatives et institutionnelles, de développer les ressources non conventionnelles et de renforcer la mobilisation des eaux de surface.
Parmi les projets annoncés figure également le transfert des excédents d’eau du Nord vers le Centre, destiné à mieux équilibrer la disponibilité de la ressource entre les régions.
Le pays travaille par ailleurs sur une étude prospective sur l’eau à l’horizon 2050, qui doit permettre d’anticiper les besoins futurs et d’adapter les politiques publiques à un contexte climatique plus contraignant.
Cette approche traduit une évolution importante : la politique de l’eau ne peut plus être pensée uniquement à court terme. Les infrastructures et les décisions prises aujourd’hui détermineront la capacité de la Tunisie à garantir son approvisionnement en eau dans les prochaines décennies.
Les eaux usées, une ressource stratégique encore sous-exploitée
L’un des axes majeurs de la stratégie tunisienne concerne la réutilisation des eaux usées traitées.
Le secrétaire d’État chargé de l’Eau, Hammadi Hbib, a appelé à intensifier les efforts dans ce domaine, avec un objectif particulièrement ambitieux : atteindre 70 % de réutilisation des eaux usées traitées à l’horizon 2050.
Cette orientation pourrait contribuer à réduire la pression exercée sur les ressources conventionnelles, notamment dans l’agriculture.
La Tunisie dispose déjà d’une expérience dans le domaine de la réutilisation des eaux usées. Mais le défi consiste désormais à changer d’échelle et à faire de ces ressources non conventionnelles un véritable pilier de la sécurité hydrique nationale.
L’agriculture au cœur de l’équation
Le secteur agricole reste un élément central de la stratégie tunisienne.
Selon les autorités, 97,4 % des exploitations sont désormais équipées de systèmes d’économie d’eau pour l’irrigation. Une avancée importante, mais qui ne règle pas à elle seule la question de la pression exercée par l’agriculture sur les ressources.
Le gouvernement souhaite également soutenir davantage l’agriculture pluviale et poursuivre l’aménagement des périmètres irrigués.
L’enjeu est double : maintenir la production agricole et alimentaire tout en réduisant la consommation d’une ressource dont la disponibilité devient de plus en plus incertaine.
La sécurité alimentaire et la sécurité hydrique apparaissent ainsi comme deux enjeux indissociables.
Eau et énergie : une dépendance à surveiller
La gestion de l’eau tunisienne est également étroitement liée à la question énergétique.
Le pompage, le traitement, le transport et la distribution de l’eau nécessitent de l’énergie. La hausse des coûts énergétiques peut donc directement augmenter le coût de la mobilisation de la ressource.
Dans ce contexte, la part des énergies renouvelables dans les installations hydrauliques atteint désormais 12 %, selon les autorités.
Le développement des énergies renouvelables pourrait ainsi contribuer à réduire la facture énergétique du secteur de l’eau tout en renforçant sa résilience.
Vers une nouvelle gouvernance de l’eau ?
Au-delà des infrastructures, la Tunisie se trouve face à un défi institutionnel.
La multiplication des pressions sur les ressources impose une gouvernance capable d’anticiper les tensions entre les différents usages : agriculture, consommation domestique, industrie, environnement et développement économique.
C’est précisément pourquoi l’accélération des réformes législatives et institutionnelles apparaît comme l’un des principaux axes de la stratégie annoncée.
Le Rapport national du secteur de l’eau 2025, élaboré par le Bureau de la planification et des équilibres hydrauliques, doit servir de référence pour mieux diagnostiquer la situation et orienter les décisions publiques.
La sécurité hydrique comme enjeu de souveraineté
La trajectoire engagée par la Tunisie dépasse finalement la seule question de la gestion technique de l’eau.
Dans un contexte de changement climatique, de croissance de la demande et de raréfaction des ressources, l’eau devient un enjeu de souveraineté, de stabilité économique et de sécurité alimentaire.
La stratégie tunisienne repose désormais sur plusieurs leviers : économies d’eau, mobilisation des eaux de surface, transfert entre régions, réutilisation des eaux usées, développement des ressources non conventionnelles, agriculture plus efficiente et recours accru aux énergies renouvelables.
Mais la réussite de cette transformation dépendra autant des infrastructures que de la gouvernance, de la coordination entre acteurs et de la capacité à faire respecter les règles de gestion de la ressource.
Pour la Tunisie, la question n’est plus seulement de savoir combien d’eau sera disponible demain. Elle est de savoir comment organiser dès aujourd’hui une société capable de vivre avec une ressource devenue stratégique.



