Ahmed Kettab : « La souveraineté hydrique passe par une gestion durable des ressources partagées »

Dans un entretien accordé au quotidien national d’information Horizons, le Pr Ahmed Kettab, expert en ressources hydriques et directeur de recherche à l’École nationale polytechnique d’Alger, appelle à repenser la gouvernance de l’eau autour de la préservation des ressources souterraines, de la coopération transfrontalière et de l’anticipation des risques. Il plaide notamment pour une gestion durable du Système aquifère du Sahara septentrional (SASS), partagé entre l’Algérie, la Tunisie et la Libye.

L’eau constitue aujourd’hui un enjeu stratégique qui dépasse largement la question de l’approvisionnement. Elle est au cœur des politiques de développement, de la sécurité alimentaire, de la stabilité régionale et de la souveraineté des États. Dans un contexte marqué par le changement climatique et l’augmentation des besoins, la préservation des ressources hydriques impose de nouvelles approches de gouvernance.

C’est l’un des principaux messages développés par le Pr Ahmed Kettab dans un entretien accordé à Horizons. Pour l’expert, la disponibilité d’importantes réserves en eau ne doit pas conduire à une exploitation sans limites. Au contraire, elle doit s’accompagner d’une politique rigoureuse de préservation et de gestion à long terme.

Préserver les ressources : un impératif de souveraineté hydrique

Abordant les enjeux liés au développement agricole dans le Sud algérien, Ahmed Kettab souligne la nécessité de concilier l’extension des superficies irriguées avec la durabilité des ressources souterraines.

Selon lui, les ambitions agricoles de l’Algérie, notamment en matière d’autosuffisance alimentaire, doivent reposer sur une mobilisation maîtrisée des ressources hydriques. Il estime que la présence de réserves importantes ne dispense nullement les pouvoirs publics de prendre des mesures pour prévenir leur épuisement.

Dans l’entretien, il défend ainsi le concept de « souveraineté hydrique », qu’il considère comme un prolongement indispensable de la sécurité hydrique. Cette approche implique non seulement de garantir la disponibilité de l’eau, mais également de protéger le patrimoine hydrique national pour les générations futures.

Pour y parvenir, Ahmed Kettab préconise une gestion intégrée associant les eaux superficielles, les eaux souterraines et les ressources non conventionnelles. Il insiste également sur le développement du dessalement, la réutilisation des eaux usées traitées et la réduction des pertes dans les réseaux de distribution.

Il propose notamment de ramener les déperditions dans les réseaux d’eau potable, qu’il estime à 50 %, à 10 % à l’horizon 2030. Une ambition qui traduit, selon lui, la nécessité de mieux valoriser les volumes déjà mobilisés avant de rechercher systématiquement de nouvelles ressources.

Le SASS : une ressource stratégique qui appelle une responsabilité partagée

Interrogé sur les risques liés à l’augmentation des prélèvements dans les nappes du Sahara septentrional, partagées entre l’Algérie, la Tunisie et la Libye, le Pr Ahmed Kettab rappelle le caractère stratégique de ce système aquifère.

S’étendant sur environ un million de kilomètres carrés, le Système aquifère du Sahara septentrional comprend deux grandes formations hydrogéologiques : le Complexe terminal et le Continental intercalaire.

Selon les données évoquées par l’expert , les prélèvements par forage sont passés de 600 millions à 2,5 milliards de mètres cubes par an en l’espace d’environ trois décennies.

Cette intensification de l’exploitation suscite plusieurs préoccupations. Ahmed Kettab évoque notamment les risques d’interférences entre les pays, la salinisation des eaux, la diminution de l’artésianisme et le tarissement de certains exutoires naturels.

Il attire également l’attention sur les disparités de qualité des eaux selon les zones géographiques. Dans certaines localités de Ouargla, d’El Oued et de Biskra, la salinité constitue une contrainte importante pour les usages de la ressource.

Pour l’expert, ces caractéristiques démontrent qu’il est indispensable de disposer d’une connaissance approfondie du fonctionnement du système aquifère afin d’adapter les prélèvements aux capacités et aux contraintes de chaque zone.

La coopération transfrontalière au cœur de la gouvernance des eaux souterraines

Sur la question de la gestion durable du SASS, Ahmed Kettab insiste sur une réalité fondamentale : les ressources hydriques partagées ne peuvent être gérées efficacement à travers des politiques exclusivement nationales.

Dans son entretien accordé à Horizons, il souligne que la nature transfrontalière du système impose une concertation permanente entre les trois pays concernés.

Il appelle notamment à renforcer les échanges d’informations, la coordination entre les institutions nationales et la réalisation d’études scientifiques permettant de mieux mesurer les conséquences de l’exploitation des nappes.

Mr Kettab considère aussi que les avancées déjà enregistrées dans le cadre de la coopération entre l’Algérie, la Tunisie et la Libye constituent une base importante pour consolider cette dynamique.

Il cite à cet égard les institutions nationales chargées de la gestion des ressources en eau dans les trois pays et plaide pour un mécanisme permanent de consultation et de coordination.

Ahmed Kettab estime également que les prochaines études devront intégrer davantage les dimensions sociales, économiques et environnementales, encore insuffisamment prises en compte dans certains travaux antérieurs.

Cette approche rejoint les principes fondamentaux de la diplomatie de l’eau : construire des mécanismes de dialogue, partager les connaissances et prévenir les tensions autour de ressources communes.

Une stratégie nationale de l’eau à l’horizon 2050

Au-delà de la gestion des ressources transfrontalières, le Pr Ahmed Kettab plaide pour une vision stratégique de long terme à l’échelle nationale.

Dans cet entretien, il propose la création d’un Conseil national de la stratégie de l’eau, composé d’une cinquantaine d’experts indépendants. Cette structure aurait pour mission de contribuer à la définition d’une vision à l’horizon 2050 et de proposer des mesures concrètes pour sa mise en œuvre.

Selon lui, la construction d’une politique hydrique durable doit s’appuyer sur l’expertise scientifique, la prospective et le renforcement des capacités nationales.

Il préconise également la création d’un centre de recherche spécialisé dans le domaine de l’eau, ainsi que le développement des compétences locales dans les technologies du dessalement et du traitement des eaux.

Pour lui , la maîtrise technologique constitue un autre défi majeur. Il estime que les investissements dans les infrastructures hydrauliques doivent être accompagnés d’efforts en matière de formation, de recherche et de développement d’un savoir-faire national.

Abordant enfin la question de la tarification, l’expert plaide pour un système juste et équitable, prenant en considération les différents usages domestiques, agricoles et industriels.

La diplomatie de l’eau, un levier de stabilité et de coopération régionale

Les propositions formulées par Ahmed Kettab dans son entretien le quotidien national mettent en évidence une dimension essentielle de la gouvernance hydrique. Pour lui , l’eau est aussi une question de relations internationales.

La gestion des aquifères transfrontaliers, particulièrement dans les régions arides et semi-arides, nécessite des mécanismes de coopération capables d’anticiper les risques et de concilier les intérêts des différents États riverains.

À travers le cas du SASS, l’expert rappelle ainsi que la préservation des ressources communes repose sur la confiance institutionnelle, le partage des données scientifiques et la coordination des politiques publiques.

Cette réflexion interpelle également les autres régions africaines confrontées aux défis de la gestion des bassins transfrontaliers. Elle souligne l’importance de renforcer la diplomatie de l’eau comme instrument de prévention des conflits, de dialogue régional et de développement durable.

En définitive, le message défendu par le Pr Ahmed Kettab est clair : la disponibilité de l’eau ne suffit pas à garantir la sécurité hydrique. Encore faut-il savoir la préserver, la gérer équitablement et construire des mécanismes de coopération durables autour des ressources partagées.

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