Dans l’est du Tchad, où les températures extrêmes et la désertification rendent l’eau plus précieuse que jamais, la ville d’Abéché illustre les paradoxes de l’accès à cette ressource vitale. Si un ambitieux programme de forages et de châteaux d’eau a permis d’améliorer sensiblement l’approvisionnement de centaines de milliers d’habitants, les inégalités territoriales demeurent profondes et les tensions autour de l’eau continuent d’alimenter des conflits meurtriers.
Une ville en pleine croissance confrontée à une pénurie chronique
Deuxième ville du Tchad avec plus de 500 000 habitants, Abéché connaît une forte croissance démographique et une urbanisation rapide qui exercent une pression considérable sur les infrastructures d’approvisionnement en eau.Pendant des années, de nombreux quartiers ont vécu au rythme des coupures. Certains ménages ne voyaient l’eau couler au robinet qu’au milieu de la nuit, tandis que d’autres n’avaient d’autre choix que de parcourir plusieurs kilomètres pour s’approvisionner auprès des puits ou des vendeurs d’eau.
Cette situation a poussé le gouvernement tchadien à accélérer les investissements dans les infrastructures hydrauliques.
Le projet Biteha 2, un tournant pour l’approvisionnement d’Abéché
Lancé en 2019, le projet Biteha 2, situé à 35 kilomètres d’Abéché, constitue aujourd’hui l’un des principaux leviers d’amélioration de l’accès à l’eau dans la région.
Grâce à plusieurs forages exploitant les eaux souterraines, le projet alimente désormais deux châteaux d’eau qui desservent une partie importante de la ville.Selon les responsables du projet, les effets sont déjà visibles.Les périodes de pénurie aiguë ont fortement diminué au cours des trois dernières années et les autorités espèrent atteindre une capacité de production de 25 000 m³ d’eau par jour d’ici la fin de l’année, un niveau qui permettrait de répondre beaucoup plus efficacement à la demande urbaine.
Pour de nombreux habitants, cette amélioration change le quotidien.Dans certains quartiers, l’eau arrive désormais avec une pression suffisante pour permettre aux familles de couvrir leurs besoins domestiques sans avoir recours aux coûteux vendeurs privés. Plusieurs riverains témoignent également pouvoir partager cette ressource avec leurs voisins, une situation inimaginable il y a encore quelques années.
Des progrès encore insuffisants
Malgré ces avancées, les autorités reconnaissent que la solution reste partielle.Les nouveaux ouvrages ne couvrent pas encore l’ensemble de la population. Les quartiers périphériques ainsi que de nombreuses localités rurales continuent de souffrir d’un accès très limité à l’eau potable.
Chaque jour, des femmes parcourent encore de longues distances sous des températures élevées pour transporter des bidons d’eau jusqu’à leur domicile.
Le ministère tchadien de l’Eau et de l’Énergie estime que le pays doit poursuivre les investissements dans les infrastructures de captage, de stockage et de distribution, notamment à travers la construction de barrages, de retenues d’eau et d’autres ouvrages permettant de sécuriser durablement les ressources destinées aux populations, au bétail et à l’agriculture.
L’eau, un enjeu majeur de paix et de sécurité
Au-delà de l’accès aux services de base, la rareté de l’eau constitue aujourd’hui un véritable enjeu de stabilité.Les écarts entre zones urbaines et rurales restent considérables. En 2024, moins de 10 % des ménages tchadiens disposaient d’un accès continu à une eau potable de qualité.Dans un contexte marqué par les effets du changement climatique, la compétition autour des ressources hydriques s’intensifie.Le Tchad est régulièrement confronté à des affrontements entre communautés liés au partage de l’eau, des terres agricoles et des pâturages.En avril dernier, un conflit autour d’un puits dans la province du Wadi Fira a provoqué la mort de 42 personnes. Quelques mois auparavant, un différend similaire dans la province du Hadjer-Lamis avait fait 33 victimes.Lors du Forum africain sur l’eau organisé à N’Djaména, le président Mahamat Idriss Déby Itno avait rappelé que l’eau est devenue un facteur déterminant de sécurité.« Lorsque l’eau se retire ou manque, la pauvreté avance à grands pas, les hommes et le bétail souffrent, les conflits se multiplient. »
Cette déclaration illustre le lien étroit entre sécurité hydrique, développement économique et cohésion sociale.
L’objectif : 80 % d’accès à l’eau potable d’ici 2030
Pour réduire ces inégalités, le gouvernement mise désormais sur le Projet d’Appui à la Sécurité de l’Eau et de Résilience (PASER), qui accorde une priorité particulière aux zones rurales.Les autorités affichent un objectif ambitieux : porter le taux d’accès à l’eau potable à 80 % d’ici 2030.Cet objectif nécessitera toutefois des investissements massifs, une meilleure gouvernance des ressources en eau et une coopération renforcée entre les acteurs nationaux et internationaux.
Une priorité stratégique pour l’avenir
L’expérience d’Abéché montre qu’un investissement ciblé dans les infrastructures peut rapidement améliorer les conditions de vie des populations.Mais elle rappelle également qu’en Afrique sahélienne, la sécurité hydrique ne se résume pas à la construction de forages. Elle implique une planification durable, une gestion équitable des ressources et une politique capable d’anticiper les effets du changement climatique.
Dans un pays où plus de 70 % de la population vit en milieu rural, garantir un accès équitable à l’eau demeure l’un des principaux défis du développement. Au Tchad comme dans l’ensemble du Sahel, l’eau apparaît désormais non seulement comme une ressource essentielle, mais aussi comme un enjeu stratégique de paix, de résilience et de stabilité régionale.
Source: AFP et Africanews



