À l’approche de la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 à Abou Dhabi, les discussions de la Semaine mondiale de l’eau à Stockholm mettent en lumière un enjeu majeur : mobiliser davantage de financements pour l’eau est nécessaire, mais ne suffit pas. La qualité de la gouvernance, la solidité des institutions et la capacité à assurer la pérennité des investissements sont tout aussi déterminantes.
Le secteur de l’eau fait face à un déficit considérable de financement. Pourtant, le problème ne se résume pas à l’absence de capitaux. C’est l’un des principaux enseignements de la table ronde de haut niveau organisée lors de la Semaine mondiale de l’eau 2026 par le Stockholm International Water Institute (SIWI) et le gouvernement des Pays-Bas, en collaboration avec la Banque mondiale.
À quelques mois de la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 à Abou Dhabi, gouvernements, institutions financières et acteurs du secteur ont cherché à répondre à une question centrale : que faut-il changer pour que les financements atteignent effectivement les pays et les communautés qui en ont le plus besoin, et surtout pour que les résultats puissent être maintenus dans le temps ?
Plus de financement, mais surtout un meilleur financement
L’ampleur des besoins d’investissement dans le secteur de l’eau est largement reconnue. Mais les échanges de Stockholm ont permis de mettre en évidence une distinction importante : un déficit d’investissement ne signifie pas nécessairement qu’il n’existe pas suffisamment de capitaux disponibles.
Pour Helena Thybell, directrice générale du SIWI, l’enjeu consiste également à améliorer les systèmes qui entourent le financement.
« L’argent ne portera pas ses fruits si les systèmes qui l’entourent ne fonctionnent pas », a-t-elle déclaré lors de la table ronde.
Selon elle, des politiques publiques et une gouvernance solides sont indispensables, mais elles ne peuvent à elles seules garantir des services d’eau potable sans investissements.
Cette approche conduit à élargir le débat. Au lieu de se demander uniquement combien d’argent supplémentaire peut être mobilisé, il convient également d’identifier les obstacles qui empêchent les financements existants d’être utilisés efficacement.
La prévisibilité des recettes au cœur du financement
Meike van Ginneken, envoyée spéciale pour l’eau des Pays-Bas, a également insisté sur l’importance des mécanismes permettant d’assurer la viabilité financière des services d’eau.
Les services et la gestion de l’eau doivent pouvoir s’appuyer sur une combinaison de tarifs, de taxes et de transferts. La prévisibilité des recettes est essentielle, car elle conditionne la capacité à mobiliser et à sécuriser les financements.
Cette question est particulièrement importante dans les pays où les services d’eau doivent répondre simultanément à des besoins sociaux, économiques et environnementaux importants.
Le financement ne peut donc pas être considéré comme une intervention ponctuelle. Il doit être pensé dans la durée, en tenant compte du fonctionnement des institutions et de la capacité des opérateurs à maintenir les infrastructures et les services.
Du financement des projets au financement du changement
Les échanges de Stockholm ont également mis en évidence la nécessité de dépasser une logique centrée uniquement sur le financement de projets individuels.
Sarah Nedolast, de la Banque mondiale, a notamment souligné l’importance d’optimiser l’utilisation des ressources en eau déjà disponibles. Cela passe par le renforcement des capacités des ministères, des services publics et des autres prestataires de services, mais aussi par la mise en place de systèmes financièrement viables capables d’attirer des investissements supplémentaires.
Pour Bapon Fakhruddin, du Fonds vert pour le climat, financer successivement des projets individuels ne permet pas nécessairement de transformer les systèmes dans lesquels ces projets s’inscrivent.
L’investissement doit donc contribuer à créer les conditions permettant aux résultats de perdurer après la fin du financement initial : politiques publiques adaptées, capacités institutionnelles, gouvernance et ressources nécessaires au fonctionnement des services.
Des expériences nationales riches d’enseignements
Plusieurs expériences nationales présentées lors de la table ronde ont permis d’illustrer cette approche.L’Ouzbékistan a notamment présenté une démarche combinant investissements publics, réformes réglementaires, incitations, technologies et renforcement des capacités.
En Inde, les investissements dans l’eau ont été intégrés à des programmes plus larges de développement rural, plutôt que d’être considérés comme des projets isolés.
Le Sénégal a, pour sa part, souligné la nécessité de disposer de filières crédibles et opérationnelles capables d’attirer et d’absorber les financements.
Ces différentes expériences illustrent une évolution de la réflexion : il ne s’agit plus seulement de financer une infrastructure ou un projet, mais de soutenir les systèmes institutionnels, économiques et réglementaires qui permettent à ces investissements de produire des résultats durables.
Rendre l’eau « investissable »
Le secteur privé peut également jouer un rôle dans la mobilisation des financements. Mais cette contribution dépend de la capacité du secteur de l’eau à offrir un environnement suffisamment lisible aux investisseurs.
Christopher Flensborg, directeur de SEB Water, a souligné que les institutions financières recherchent notamment des risques compréhensibles, des rendements prévisibles ainsi qu’une meilleure visibilité sur les réglementations et les revenus.
Les financements publics et concessionnels peuvent alors jouer un rôle important pour réduire certains risques et créer les conditions nécessaires à la collaboration entre différentes sources de capitaux.
Cependant, tous les investissements liés à l’eau ne peuvent pas être évalués selon les mêmes critères qu’un investissement classique.
Les services d’eau et d’assainissement en milieu rural, l’irrigation, la restauration des zones humides ou encore la gestion des ressources en eau transfrontalières présentent des modèles économiques et institutionnels plus complexes.
Ne pas laisser de côté l’eau rurale et transfrontalière
Cette question est particulièrement importante pour l’Afrique. Le financement du secteur de l’eau est souvent associé aux infrastructures urbaines et aux services disposant de mécanismes de revenus relativement identifiables. Mais une grande partie des besoins concerne également les zones rurales, l’agriculture, les écosystèmes et les bassins transfrontaliers.
Ces secteurs nécessitent des mécanismes de financement adaptés, capables de prendre en compte à la fois les dimensions économiques, sociales, environnementales et institutionnelles de la gestion de l’eau.
Dans le cas des ressources transfrontalières, la question est encore plus complexe : plusieurs États peuvent partager un même fleuve, un même lac ou un même aquifère, tout en ayant des priorités et des capacités financières différentes.
Le financement doit alors s’accompagner de mécanismes de coopération, de dialogue et de gouvernance partagée.
Vers une meilleure coordination des financements
Les pays doivent aujourd’hui composer avec un paysage de plus en plus complexe d’accords sur l’eau, de plateformes nationales, de mécanismes de financement climatique et d’initiatives de développement.
Pour Meike van Ginneken, une meilleure coordination est nécessaire afin d’éviter que les gouvernements aient à naviguer entre de multiples mécanismes parallèles.
C’est dans cette perspective que l’initiative Water Forward, pilotée par le Groupe de la Banque mondiale, cherche à réunir gouvernements, banques multilatérales de développement, acteurs privés et autres partenaires autour de pactes nationaux pour l’eau.
Lors de la table ronde, le SIWI a annoncé son adhésion à Water Forward en tant que partenaire facilitateur.
L’enjeu sera toutefois d’éviter que cette initiative ne devienne simplement un mécanisme supplémentaire. Sa valeur dépendra notamment de sa capacité à aligner les soutiens existants sur les priorités définies par les pays.
Quel rôle pour Abou Dhabi ?
À l’approche de la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026 à Abou Dhabi, plusieurs priorités émergent des discussions de Stockholm.
Sara Castro Hallgren, responsable des politiques au SIWI, a notamment souligné la nécessité de mieux intégrer l’eau dans les financements liés au changement climatique et à la biodiversité.
Les données relatives au stress hydrique, aux risques et aux besoins en eau devraient également être davantage prises en compte dans les décisions d’allocation des financements.
Enfin, les investissements dans l’eau devraient occuper une place plus importante dans l’architecture globale du financement du développement durable.
Ces orientations sont directement liées au dialogue prévu autour des investissements dans le secteur de l’eau lors de la Conférence des Nations Unies sur l’eau de 2026.
L’enjeu : faire durer les investissements
Le déficit de financement du secteur de l’eau nécessitera incontestablement davantage de ressources financières. Mais les discussions de la Semaine mondiale de l’eau montrent que la mobilisation de capitaux ne constitue qu’une partie de la réponse.
La question est aussi celle de la capacité des pays à créer des institutions solides, des cadres réglementaires cohérents, des projets crédibles, des mécanismes financiers durables et des capacités techniques suffisantes.
Pour l’Afrique, cet enjeu est particulièrement important. Les investissements doivent répondre aux besoins immédiats tout en renforçant les systèmes capables d’assurer les services sur le long terme.
Dans cette perspective, le financement de l’eau ne peut être dissocié de la gouvernance, de la coopération et du dialogue entre les acteurs. À l’approche d’Abou Dhabi, la question sera donc moins de savoir uniquement combien de financements supplémentaires peuvent être mobilisés, que de déterminer comment faire en sorte que ces financements produisent des résultats durables et accessibles aux populations qui en ont le plus besoin.
Source principale: SIWI, « The water financing gap is not just about money », 8 septembre 2026.



