De la baisse des débits à la coopération transfrontalière, les nouvelles données de l’OMM rappellent que l’eau ne connaît pas de frontièresLes fleuves du monde viennent de connaître l’une de leurs années les plus sèches depuis plus de trois décennies. Selon le dernier rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), publié le 17 septembre 2026, seulement 36 % de la superficie des bassins fluviaux mondiaux ont enregistré des débits inférieurs à la normale en 2025, tandis que les bassins présentant des conditions normales sont restés minoritaires pour la septième année consécutive.
Derrière ces chiffres se dessine une question qui dépasse largement la seule gestion des ressources naturelles : comment les États peuvent-ils coopérer lorsque les ressources en eau deviennent plus variables, plus incertaines et parfois plus rares ? C’est précisément à cet endroit que se situe l’enjeu de la diplomatie de l’eau.
Un cycle de l’eau de plus en plus instable
Le rapport de l’OMM décrit un cycle hydrologique de plus en plus irrégulier, marqué par une alternance entre sécheresses et épisodes de fortes précipitations. Le phénomène ne concerne pas uniquement les cours d’eau : les eaux souterraines, les lacs, les sols, la neige et les glaciers sont également affectés.
L’OMM estime par ailleurs que le stockage terrestre de l’eau douce — qui comprend notamment les eaux souterraines, les lacs, les rivières, l’humidité des sols, la végétation, la neige et les glaces — suit une tendance à la baisse depuis 2014-2016.
Les glaciers ont également enregistré une quatrième année consécutive de pertes de masse dans toutes les grandes régions glaciaires. En 2025, leur perte mondiale est estimée à environ 408 gigatonnes, soit l’équivalent d’une hausse du niveau marin d’environ 1,1 millimètre.
Ces évolutions ont une conséquence importante pour la gouvernance de l’eau : les États doivent désormais gérer non seulement la répartition d’une ressource, mais aussi une incertitude croissante sur sa disponibilité dans le temps et dans l’espace.
Quand le changement hydrologique devient une question diplomatique
Un fleuve qui traverse plusieurs pays ne peut être géré efficacement par un seul État.
La variation du débit en amont peut affecter l’agriculture, l’approvisionnement en eau, la production énergétique ou les écosystèmes en aval. À l’inverse, les activités menées dans un pays peuvent avoir des conséquences sur les ressources disponibles dans un autre.
L’OMM le rappelle explicitement : « Water respects no borders » — l’eau ne connaît pas de frontières. L’organisation souligne ainsi l’importance du partage des données, des normes communes et des systèmes d’alerte précoce entre les pays.
Cette réalité place la coopération transfrontalière au cœur de la réponse aux nouvelles incertitudes hydrologiques.
La diplomatie de l’eau ne consiste donc pas uniquement à prévenir d’éventuels différends. Elle vise également à créer des mécanismes de dialogue, de partage de l’information, de planification commune et de gestion concertée des bassins partagés.
L’Afrique face à des situations hydrologiques contrastées
Les données de l’OMM montrent que l’Afrique n’est pas confrontée à une situation hydrologique uniforme.
En 2025, des débits supérieurs à la normale ont notamment été observés dans les bassins du Sénégal, du Niger, du lac Tchad, de l’Orange et du Limpopo. À l’inverse, les bassins du Nil, du Congo et du Zambèze ont enregistré des débits nettement inférieurs à la normale.
Cette diversité est importante pour les politiques publiques. Elle montre qu’il ne suffit pas de parler d’une « crise africaine de l’eau » de manière générale. Les situations varient selon les bassins, les saisons, les territoires et les systèmes hydrologiques.
Elle renforce surtout la nécessité de disposer de données à l’échelle des bassins, plutôt que de limiter l’analyse aux frontières administratives nationales.
Les bassins transfrontaliers au centre des enjeux
L’Afrique compte de nombreux bassins hydrographiques partagés entre plusieurs États. Le Nil, le Niger, le Sénégal, le Congo, le Zambèze ou encore le lac Tchad illustrent cette interdépendance.
Dans ces espaces, les changements du régime hydrologique peuvent rendre encore plus importante la coordination entre les États riverains.
Le cas du Luapula et du lac Mweru, entre la Zambie et la République démocratique du Congo, en offre une illustration récente. Les deux pays ont validé en septembre 2026 l’accord portant création de l’Autorité du fleuve Luapula et du lac Mweru (LRLMA), destinée à renforcer la gestion conjointe de leurs ressources en eau partagées.
Ce type de mécanisme montre comment la coopération institutionnelle peut accompagner la gestion de ressources communes dans des domaines aussi variés que l’énergie, l’agriculture, la pêche, la navigation et l’approvisionnement en eau.
La donnée devient un outil de diplomatie
L’un des enseignements majeurs du rapport de l’OMM concerne la nécessité de renforcer les systèmes d’observation et de partage des données.
L’organisation indique que l’Afrique et l’Asie restent parmi les régions les moins représentées en matière d’observations hydrologiques, alors même qu’elles sont fortement exposées aux événements extrêmes.
Cette situation pose un défi particulier pour la coopération transfrontalière.
Comment négocier un accord sur la répartition ou la gestion d’une ressource si les États ne disposent pas des mêmes informations ? Comment anticiper une sécheresse ou une inondation lorsque les données ne circulent pas suffisamment entre les pays ?
Le partage des données hydrologiques devient ainsi un instrument de confiance entre les États.
Des systèmes communs d’observation, des normes partagées et des mécanismes d’alerte précoce peuvent contribuer à réduire les incertitudes et à faciliter la prise de décision collective.
De la gestion de crise à une diplomatie préventive
L’évolution du cycle de l’eau invite également à repenser la diplomatie de l’eau.Pendant longtemps, les discussions ont souvent été centrées sur la répartition d’une ressource existante. Or, lorsque les débits deviennent plus variables et que les réserves diminuent, la question devient aussi celle de l’adaptation collective à l’incertitude.
Cela suppose de renforcer les institutions de bassin, les mécanismes de dialogue entre États, la coopération scientifique et technique, ainsi que la participation des acteurs locaux.
La diplomatie de l’eau peut alors jouer un rôle en amont : anticiper les tensions, faciliter le dialogue, organiser le partage de l’information et construire des réponses communes avant que les crises ne s’installent.
L’eau comme espace de coopération
Les données de l’OMM ne permettent pas, à elles seules, de déterminer l’évolution future de chaque bassin. Elles montrent cependant une tendance mondiale à une plus grande variabilité hydrologique et à une diminution des réserves terrestres d’eau douce.
Pour l’Afrique, cette évolution renforce l’importance d’une gouvernance de l’eau fondée sur la coopération, la connaissance scientifique et le dialogue entre les pays partageant les mêmes ressources.
La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’eau est disponible, mais aussi comment les États vont coopérer lorsque sa disponibilité devient plus incertaine.
C’est là que l’HydroDiplomacy prend tout son sens : faire de l’eau non seulement un objet de gestion, mais également un espace de dialogue, de confiance et de coopération entre les peuples et les États.
Source principale : Organisation météorologique mondiale, State of Global Water Resources 2025, cité dans l’article du Guardian du 17 septembre 2026.



